En montagne, le matériel change-t-il notre façon de randonner ?

En montagne, le matériel change-t-il notre façon de randonner ?

À Gap, une équipe de chercheurs de l’Université Grenoble Alpes s’intéresse à une question aussi concrète que surprenante : que devient notre rapport à la montagne lorsque nos chaussures, nos vêtements, nos bâtons, nos GPS et autres équipements prennent une place croissante dans la pratique de la randonnée ?

La randonnée semble, de prime abord, être l’une des activités les plus simples qui soient : marcher, prendre de la hauteur et profiter du paysage. Pourtant, derrière cette apparente simplicité se cache tout un univers matériel. Chaussures spécifiques, bâtons, vêtements techniques, montres connectées, applications de navigation ou encore équipements de sécurité accompagnent désormais de nombreux pratiquants.

C’est précisément cette relation entre le randonneur et ses objets qu’une recherche menée par l’Université Grenoble Alpes entend observer sur le terrain, avec le Club alpin français de Gap.

Quand les objets deviennent presque invisibles

L’intérêt de cette étude ne consiste pas simplement à dresser la liste des équipements utilisés en montagne. Les chercheurs cherchent plutôt à comprendre la manière dont ces objets interviennent dans l’expérience vécue par les marcheurs.

Un bâton, par exemple, peut sembler tellement banal pour un habitué qu’il ne fait même plus l’objet d’une réflexion consciente. Il devient un geste, une habitude, presque une partie du corps. À l’inverse, un appareil de navigation peut modifier la manière dont on se repère et dont on perçoit son environnement.

Le matériel peut ainsi être à la fois présent et oublié.

C’est l’un des paradoxes qui intéressent les chercheurs : alors que la randonnée est souvent associée à une volonté de couper avec le quotidien et les sollicitations numériques, elle s’appuie de plus en plus sur des technologies destinées à rassurer, guider ou améliorer les performances.

Une montagne plus accessible… mais pas forcément plus libre

L’équipement joue également un rôle dans l’accès au milieu montagnard. Certains objets permettent de franchir des passages plus facilement, de mieux supporter les conditions météorologiques ou de s’aventurer dans des espaces que l’on n’aurait peut-être pas fréquentés sans eux.

Mais cette sécurisation et cette maîtrise accrue de l’environnement peuvent aussi transformer la relation à la montagne.

L’un des questionnements de l’étude porte ainsi sur le sentiment de déconnexion recherché par les randonneurs. Les outils censés faciliter l’expérience peuvent-ils, paradoxalement, détourner l’attention du paysage et de l’instant présent ? Ou deviennent-ils suffisamment familiers pour disparaître complètement de la conscience de celui qui marche ?

Il ne s’agit pas pour les chercheurs de condamner la technologie ni de défendre une randonnée « sans équipement ». L’objectif est plutôt de comprendre ce que ces objets font à la pratique et comment les marcheurs les intègrent dans leur expérience.

Le Club alpin français de Gap comme terrain d'observation

Pour répondre à ces questions, les chercheurs vont suivre pendant plusieurs mois des membres du Club alpin français de Gap. Une première immersion a déjà permis d'observer un groupe de participants lors d'une sortie à Céüse, début octobre.

La méthode retenue repose sur l'observation directe. Les chercheurs accompagnent les randonneurs, échangent avec eux et recueillent leurs impressions au fil des sorties. Photographies, enregistrements et entretiens doivent permettre de conserver une trace aussi précise que possible de ce qui se joue pendant la marche.

Cette approche est importante car le rapport au matériel ne se résume pas à ce que les pratiquants déclarent posséder. Il faut également regarder ce qu'ils font réellement avec leurs équipements : quand ils les utilisent, quand ils les oublient, comment ils s'en servent et dans quelles situations ils deviennent indispensables.

Des randonneurs expérimentés face à d'autres publics

L'étude ne se limite d'ailleurs pas aux membres du club gapençais. Un autre chercheur impliqué dans le projet travaille de son côté auprès de personnes moins familières avec l'univers de la randonnée.

Cette comparaison pourrait permettre de mieux comprendre le poids de l'expérience. Un équipement peut-il avoir une signification différente selon que l'on est débutant ou pratiquant régulier ? À partir de quel moment un objet cesse-t-il d'être perçu comme un accessoire pour devenir une évidence ?

Ces questions intéressent à la fois la sociologie et l'économie, notamment parce que le marché de l'outdoor connaît un développement important.

Une recherche qui dépasse la question du sac à dos

Derrière cette enquête se trouve finalement une interrogation plus large sur notre relation aux objets.

Nous achetons des équipements pour nous protéger, nous orienter, améliorer notre confort ou repousser nos limites. Mais ces objets peuvent aussi participer à la construction de notre identité de pratiquant. Ils peuvent donner confiance, rassurer, signaler une certaine expérience ou simplement permettre de se sentir à sa place dans un environnement que l'on ne maîtrise pas complètement.

Comme le rapporte Le Dauphiné Libéré, le travail mené avec le CAF de Gap doit se poursuivre durant plusieurs mois, avec une restitution scientifique prévue à l'issue de la recherche et un support vidéo envisagé au printemps.

La question restera alors ouverte : est-ce nous qui utilisons notre équipement pour mieux vivre la montagne, ou notre manière de vivre la montagne est-elle progressivement façonnée par les équipements que nous emportons avec nous ?